L'histoire vraie


Voici l'histoire qui a donné lieu à ma passion pour l'illustration, ou plutôt,
voici comment l'illustration a rendu la vraie histoire compréhensible à mes yeux.





LE DÉSORDRE HABITUEL, Mars 2016



Cette histoire commence dans un petit 4 1/2 de Montréal, un matin bien simple après le déjeuner. Les jumeaux jouent dans le salon et on entend parfois pleurnicher, car aucun jouet n’est divertissant bien longtemps. Parfois aussi on peut entendre un petit « maman » inquiet; malgré le peu de distance qui nous sépare, les garçons aimeraient m’avoir en tout temps à moins de 3 pommes près. Ce matin-là, par contre, j’étais assise sur le divan - quelque part parmi le tas de vêtements propres qui attendaient éternellement d’être pliés - à esquisser ce que j’essayais de comprendre depuis maintenant un an, depuis que les garçons nous avaient rejoints dans ce monde. Cette histoire est l'histoire complexe de ce moment où nous traversons le seuil de la parentalité.


À CE TEMPS OÙ NOUS ÉTIONS 3, Mars 2015



Je vous laisse imaginer, après 8 mois à avoir partagé son corps avec 2 petits êtres humains, d’avoir senti leurs mouvements sur vos organes - des caresses et parfois des coups -, leurs avoir concédé de plus en plus d’espace dans votre cage thoracique, votre abdomen, votre pelvis, un matin on vous demande de vous assoir dans une chaise roulante et on vous roule en salle d’opération parce que, vous savez, ce matin-là spécifiquement, vous devenez comme un coffre à l’intérieur duquel est logé un trésor précieux et fragile. Et puis tout bascule.

LA LANTERNE QUI N'ÉCLAIRE AUCUN HOMME, le 16 Mars 2015



Une lumière vive,
Des infirmiers trop calmes,
Un coeur qui au-dessus de vous,
comme un vautour vous survole,
en décompte de battements.

On vous connecte, on vous attache, juste à temps pour sentir cette troupe de fourmis qui descendent du tronc aux orteils, dévorant la chair de poule comme une forêt enneigée. Et puis derrière le rideau se déroulera le reste, ne laissant passer que le son des outils et des battements de votre coeur. Une secousse ou deux, les oreilles sourdes comme une nuit lourde et la bouche en papier sablé.

Rideau.

UN AIR MARIN, Mars 2015



À partir du moment où mes yeux se figèrent sur mon premier fils, puis sur mon deuxième fils, puis sur mon mari, la vie fila comme un navire sur une mer paisible et ensoleillée, au son d’un air marin, sur les touches d’un piano composé de chacun des moments où l’on devenait une famille.

LES NUITS INFINIES, Mars 2015



Mais bien vite le navire dû se diriger vers la terre, et les touches du piano qui jusqu’alors étaient demeurées blanches ou noires durent laisser place à certaines nuances de gris. Les nuits sans sommeil, les mèches qui raccourcissent, les changements qui virent le monde à l’envers, et l’impossibilité de voir la fin de ce nouveau clavier infini. Nous étions devenus parents et nous faisions face à cette réalité merveilleuse et inconcevable à la fois.

MON BUREAU, Septembre 2015



Mon expérience en tant que nouvelle maman se décrivait par un mot simple mais complexe: l’incompréhension.

La gratitude, l’amour inconditionnel, le bonheur,
La solitude, le deuil, le sentiment d’incompétence.

Puis vint comme une bouée dans cette mer agitée l’idée folle de dessiner. Pour la première fois depuis la naissance des garçons, je m’assis à mon bureau et commençai à esquisser le désordre.
Et mon incompréhension envahissante me laissa enfin respirer le temps d’un croquis.

CITÉ SUR LE FOUR, Septembre 2015



Sans pouvoir dire à quel moment, un jour il m’apparût que les objets de notre quotidien vinrent à imposer leur présence dans notre environnement. On rencontrait plus souvent des objets que des gens : le matin on croisait Cafetière sur le four, d’un geste familier nous l’approchions de Chaudron pour ensuite saisir d’une poignée de main Poêlon puis le diriger vers l’évier afin de rejoindre Fourchette, Tasse, Biberon et maints autres confrères encore souillés de la veille. Partout où je tournais le regard j’entrevoyais des agglomérations de bâtiments de métal ou de porcelaine de sortes que ce qui autrefois avait été de simples objets vinrent à devenir des cités sur le four, dans les armoires, sur les comptoirs.
Et lorsque que j’aperçu la vie dans les objets, il n’y avait pas de retour possible.

OÙ NOUS PASSONS NOS JOURNÉES, Décembre 2015



9 mois s’étaient écoulés, et l’on pouvait percevoir notre survie se transformer en routine.

On vous dira: « être parents c’est instinctif, vous saurez quoi faire le temps venu. »

Mais on ne vous dira pas: « vous vivrez des temps très durs et vous ne saurez pas quoi faire pour vous en sortir. Vous essayerez des choses, certaines fonctionneront et d’autre échoueront, et vous ne comprendrez souvent pas pourquoi. Mais vous survivrez. »

Et un jour votre tête sortira de l’eau et vous saurez que vous l’avez échappé belle, mais que le pire est passé.

LA CUISINE, Janvier 2016



Chaque jour en soi était comme une histoire avec un début et une fin. Le matin c’était là où les garçons étaient le plus heureux. Ils déjeunaient dans la cuisine, les rayons de soleil chaleureux de 5 heures du matin entrant par la porte patio. La journée, le temps filait en jouant, en mangeant et se reposant. Le soir après le souper, on jouait encore, puis c’était le temps d’aller au lit, mais pas pour papa et maman, qui commençaient le ménage pour le lendemain: les biberons, la vaisselle, le plancher, les jouets, le lavage. Et puis le lendemain tout recommençait. On était réglé au quart de tour dans cette horloge de la routine.

DÉSORDRE À L'ÉVIER, Janvier 2016



Souvent, à l’évier, le désordre me narguait.

Les odeurs de nourriture mélangées, le lait rance dans les biberons, la purée collée aux ustensiles, les cheveux au fond de l’évier.

J’avais envie d’ignorer le désordre, mais si je le faisais je le payais cher le lendemain, car non, autant pouvais-je l’espérer, il ne disparaissait pas de lui-même au coeur de la nuit.

VIVRE DANS LE DÉSORDRE, Janvier 2016



Cet hiver-là nous avons passé beaucoup de temps à l’intérieur dû au froid extrême de Montréal. Dans la chaleur des rires et des jeux, nous oublions de s’occuper de notre appartement, qui vite se faisait envahir, comme une forêt, de mauvaises herbes.

Vêtements, biberons et jouets venait bâtir notre paysage de plus en plus restreint.

L'ORDRE DANS LE DÉSORDRE, Janvier 2016



Au fil du temps, il semblait ressortir un certain ordre dans le désordre. Je savais que l’ensemble était toujours plus effrayant que les fragments qui le composaient. Il fallait simplement établir un algorithme de ménage; commençons par la nourriture, puis les biberons, la vaisselle, puis la table et le plancher. De sortes, je pouvais contempler le désordre sans en avoir peur; y voir un paysage organisé tel une cité, avec des tours et des maisons, des voitures et des bananes. Autant s’y faire de toute façon, car ce désordre en était un parmi les milliers qui viendraient.

L'HISTOIRE VRAIE, Janvier 2016



Chaque nouvelle étape amenait ses défis. De l’allaitement au biberon, du biberon aux purées, des purées à la nourriture.

Si on avait pris une photo à cet instant, on se serait effondré de découragement. Mais ça aurait été l’image la plus honnête de cette histoire. Et les nuits toujours aussi entrecoupées, le temps inexistant, l’éternel désordre. Puis les macaronis pris dans les cheveux du balai. Heureusement, par contre, les moments ensembles étaient plus merveilleux que ces choses superficielles.

UN SAMEDI HORS DE L'ORDINAIRE, Janvier 2016



Un samedi matin, nous sommes allés au restaurant moi et mon mari, seuls. Le silence, le café, les yeux creux, et le calme temporaire. On parla un peu, puis des enfants aussi.

PLUIE HIVERNALE, Février 2016



Chaque jour qui se levait nous rappelait que l’hiver perdurait. Il y avait la neige, puis ces fois où il pleuvait de l’eau glacée, entre neige et pluie.

Au 2382 nous étions pris au chaud de notre foyer restreint, foyer qui pourtant semblait rempli de surprises pour ces deux petits êtres qui exploraient et devenait de plus en plus conscient de leur environnement.

UNE MARÉE DE CHEERIOS, Février 2016



On pourra perdre temps et énergie à essayer de garder la maison propre, mais inévitablement, on se rendra compte que la bataille est déjà perdue.


Un soir, entre plaisir et désespoir, on verra une pluie de Cheerios tomber sur le plancher, on en ramassera un, puis deux, puis trois, puis vite une marée de céréales viendra s`échouer sur nos pieds, comme une vengeance contre nos faibles efforts et on rira aux éclats, entre plaisir et désespoir.


Un verre de vin sera versé, puis on contemplera la marée avant de la ramasser.

SOIR DE TOAST, Février 2016



Il y avait ces soirs ou j’assoyais les enfants dans les chaises hautes et je cuisinais un repas, comme à une époque ancienne. Par contre, aux oignons et carottes, il fallait ajouter comptines, histoires et jouets pour garder le calme dans la cuisine. Et puis, quand finalement le repas était prêt et que je sentais une paix oubliée depuis plusieurs mois, j’approchais la nourriture des jumeaux et aussitôt touchait-elle la chaise haute, aussitôt se voyait-elle propulsée dans les airs pour atterrir sur le tapis de poussière qui couvrait le plancher de la cuisine. Et cet oignon qui gisait dans la poussière et moi ne faisions qu’un alors que je tournais le regard vers le sac de pain ; ce soir ce serait un soir de toast.

LA VOIX DU DÉSORDRE, Février 2016



Jamais je n’eus été aussi consciente du pouvoir des objets que lorsque je contemplais le désordre. Chaque tasse empilée et chaque assiette sale me mettait de la pression; ça n’aurait pas été plus puissant si les objets avaient pu crier.

LE DÉSORDRE QUI FAIT DU BIEN, Mars 2016



Parmi les désordres qui régnaient dans chaque pièce de la maison, il n’y en avait qu’un seul qui m’apportait la paix, c’était celui de mon bureau. Ici je retrouvais chaque soir un moyen d’exprimer les expériences de la journée et ainsi je pouvais m’en détacher et les comprendre. Esquisser avait été un salut depuis le début et continuait de l’être chaque jour un peu plus.

CROISSANT POUR UN AN, le 16 Mars 2016



Un an s’était écoulé depuis que les jumeaux nous avaient rejoints dans ce monde. C’était une année qui avait passé si vite, mais pourtant si lentement.

Ça avait pris un an pour se former des habitudes, pour trouver notre rôle, pour pouvoir apprécier les beaux moments et se détacher des mauvais. Malgré le froid de ce matin de mars, nous sommes sortis en carrosse pour manger un croissant et célébrer le premier anniversaire de ces deux petits êtres merveilleux. Et les étoiles dans les yeux, les sourires magnifiques, et ce café froid que je buvais à la vas-vite avant de repartir à la maison pour entamer cette deuxième année de vie.

L'ENTRACTE, Avril 2016



Au cours d’une journée typique nous sautions d’une action à l’autre : donner du lait, changer la couche, manger le déjeuner, changer la couche, endormir les enfants, donner du lait, changer la couche, manger le dîner, donner du lait, changer la couche, manger le souper, donner le bain, changer la couche, donner du lait puis endormir les enfants. Entre tout cela nous jouions et nous faisions des caresses, rions, pleurions, s’aimions.

Le calme qui suivait la journée était teint par les tâches à venir : nettoyer la cuisiner, faire la vaisselle, partir un lavage, ramasser les jouets, préparer des biberons pour la nuit.

Puis entre ces deux temps, il y avait l’entracte; ce temps ou souvent j’esquissais, parfois avec un verre de vin rouge, notre réalité avant d’affronter ce deuxième acte.

LA MAIN LÉGÈRE, Mai 2016



Depuis un certain temps nous souhaitions déménager dans une maison. Il était temps que notre bernard l’hermite change de coquille. Puis un jour notre offre fut acceptée, nous allions avoir une maison. Ce soir-là même le désordre parut léger et même harmonieux.

FAIRE CONNAISSANCE AVEC LA NOUVELLE CUISINE, Juin 2016



Aux premiers abords, la nouvelle cuisine m’intimidait. J’avais l’impression de renconter un inconnu avec lequel je devrais composer chaque jour à venir. Et, aux premiers abords, notre musique sonnait faux, mais lorsque je l’esquissai, la cuisine se dévoila sous mes yeux, et je fis enfin sa connaissance.

TOURNER LA PAGE, Septembre 2016



À un an et demi les jumeaux commencèrent à aller à la garderie. Et comme chaque fois où je devais dire adieu, ce fut difficile. Je tournai cette page à contrecœur, refusant de m’imaginer le nombre de pages que je devrais encore tourner.

PLUS ÇA CHANGE PLUS C'EST PAREIL, Octobre 2016



Les semaines passèrent et même si la vie de parents se transformait, elle demeurait plus semblable que je l’avais anticipé. En deux ans nous avions affronté maintes marées agitées et d’autres plus calmes. Nous avions visité des paysages inconnus et senti des odeurs inimaginables. Nous avions rencontré des objets et fait connaissance avec des désordres. Mais par-dessus tout nous avions été choyés par des moments exceptionnels qui resteront à jamais imprimés dans le livre de notre vie. Pour être totalement honnête, je dois avouer que lorsque je vois un désordre aujourd’hui je ressens un certain réconfort, comme si ces métropoles de vaisselle me rappelaient que plus ça change plus c’est pareil.







Rideau.






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